Les Croates à Tilleur et à Jemeppe

9 juin 2011

Les Croates à Tilleur et à Jemeppe.

L’occupation du pays de Liége par les Croates en 1635 et 1636, y a laissé des souvenirs ineffaçables et que la tradition conserve encore dans plusieurs endroits de notre province.

Tilleur et Jemeppe, près de Liége, furent, entr’autres, cruellement éprouvés par cette troupe barbare et indisciplinée, dont le rôle se borna à celui de garnissaire, mais de garnissaire impitoyable; on ne lui attribue aucun exploit militaire digne de ce nom, pendant le long séjour qu’elle fit dans notre pays.

Les Croates se répandant pour voler dans les campagnes, les habitants de Tilleur et de Jemeppe prirent les précautions que leur suggéra la prudence pour échapper à leurs déprédations, et, par ordre des chefs populaires de Liége, on leur fournit des armes et des munitions de guerre, en leur recommandant de faire bonne garde, surtout à Tilleur, par où les Croates auraient pu pénétrer jusqu’aux portes de la Cité, par le faubourg St–Gilles.

Malheureusement, ces soins prudents n’empêchèrent point les Croates de s’emparer de Tilleur et de Jemeppe.

Il y avait, à cette époque, à Liége, un grand vaurien, appartenant à une honorable famille de magistrats, très connu par sa haute taille, ses cheveux d’un roux ardent et son immoralité, et qu’on nommait le fils Jennet. Il habitait la maison enseignée du Lion blanc, Hors-Château. Avide d’argent et peu scrupuleux dans les moyens de s’en procurer, il offrit, moyennant salaire, à Jean d’Elbret, commandant les Croates, d’introduire ses troupes dans Tilleur et Jemeppe par un sentier très-rapide et que les habitants ne songeaient pas même à garder, tant il semblait impraticable. Le 12 avril 1636, de grand matin, Jeunet monta à cheval et s’étant rendu au camp de Jean d’Elbret, il conduisit par ce chemin une troupe assez nombreuse qui, tombant à l’improviste au milieu de ces deux endroits, ôta aux habitants presque tout moyen de défense. Tous les malheureux qui tombèrent entre les mains de cette horde furent sacrifiés sans pitié. On compta soixante-sept victimes, non compris les femmes et les enfants. Le pillage et la dévastation suivirent cette scène meurtrière. Ceux des villageois qui purent échapper à la fureur de la soldatesque, se réfugièrent les uns dans le cimetière, les autres dans le château de Jemeppe où ils surent se maintenir pendant plusieurs jours, en attendant l’arrivée des secours qu’ils réclamèrent aussitôt des Liégeois.

Cependant, Jennet ayant ainsi accompli son infâme trahison, et sans doute après en avoir reçu le prix de Jean d’Elbret, qui occupait, non loin du faubourg St.Gilles, une maison de plaisance appartenant au prince Ferdinand, revint tranquillement à Liége, en laissant, en passant, son cheval dans la maison de son père, située au faubourg Ste.-Marguerite. S’imaginant que son crime ne pouvait être découvert, il vint se promener pendant plus d’une heure sur le marché où il accosta plusieurs bourgeois auxquels il affecta de demander des nouvelles. Ceux-ci n’ayant rien à lui apprendre, retournèrent la question, en lui faisant observer que sa position le mettait à même de savoir ce que d’autres ignoraient. Le scélérat, feignant une grande sollicitude pour la sécurité des pauvres villageois qu’ils venaient de livrer à la boucherie, et aussi pour celle de Liége, répondit qu’il fallait redoubler de soins et de vigilance à Tilleur et à Jemeppe, gravement menacés par les Croates, et que la perte de ces deux endroits aurait des conséquences funestes pour la ville de Liége. Là-dessus, il quitta sa compagnie et rentra chez lui. Mais déjà on connaissait son crime à l’hotelde-ville, et sans retard on mit la police à sa poursuite. Jennet venait à peine de rentrer que les agents enfoncèrent sa porte et il n’eut que le temps de se fourrer dans un coin obscur pour n’en être pas aperçu. Pendant qu’ils furetaient la maison, Jennet conçut le projet de se sauver dans la maison voisine, par le jardin, mais en courant, éperdu par la crainte, il alla tomber dans un puits très profond commun aux deux habitations. Le bruit de sa chute attira l’attention des agents qui se transportèrent aussitôt sur les lieux : ils le virent se débattant au fond du puits, et pendant qu’ils étaient à la recherche d’une corde pour l’en retirer, Jennet se noya. Après les plus grands efforts, on parvint à l’accrocher et à le hisser hors du puits, et l’on se garda bien d’essayer de le rappeler à la vie.

Notices historiques sur le pays de Liège: Recueillis par Gilles Joseph Nautet, Verviers, 1856.

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