Alexandre Dumas à l’Hotel d’Albion à Liège

22 septembre 2007

Ce billet fait suite à l’arrivée de Dumas à Liège

liege_hotelanglais.jpg« Je descendis de l’omnibus qui repartit au galop, et je me trouvai, la canne à la main, devant l’hôtel d’Albion.

J’attendis un instant pour voir si quelqu’un ne viendrait pas au-devant de moi; mais voyant que la porte restait fermée, je pris le parti de me présenter moi-même. J’entrai donc, et je demandai à souper et une chambre.
L’hôtesse dormait dans un coin de la cuisine; elle releva la tête et me regarda d’un air si parfaitement étonné, que je crus que j’avais pris une porte pour une autre, et que j’étais entré chez quelque honnête bourgeoise, où je n’avais nullement droit de faire une pareille demande. Mais en jetant les yeux autour de moi, je reconnus, à la façon dont étaient disposés la batterie de cuisine et les fourneaux, que je n’avais rien à me reprocher.
— Monsieur désire quelque chose ? me demanda l’hôtesse.
— Mais sans doute, je désire quelque chose.
— Alors, si monsieur veut dire ce qu’il désire ?
Je crus que je ne m’y étais pas pris assez poliment, et que la compatriote de Mathieu Laensberg voulait me donner une leçon de courtoisie.
— D’abord, répondis-je, je désire savoir des nouvelles de votre santé.
— Monsieur est bien bon, et la sienne?
— La mienne n’est pas mauvaise, seulement j’ai grand’-faim.
— Monsieur est Belge ? reprit l’hôtesse sans avoir l’air de comprendre l’allusion adroite par laquelle je revenais à mon affaire.
— Pardon, je suis Français.
— Ah ! mille excuses ! c’est que nous n’aimons pas beaucoup loger les Flamands, nous autres Wallons. Mais si monsieur est Français, c’est autre chose : il n’a qu’à parler.
— Eh bien! je désirerais souper, parole d’honneur!
— Oh ! il est bien tard pour souper.
— Raison de plus, ce me semble.
— A la place de monsieur, continua la bonne femme d’un air détaché, je ne souperais pas.
— Pourquoi cela? s’il vous plaît!
— Monsieur déjeunerait mieux demain matin.
— Je compte très bien déjeuner demain matin, même en soupant ce soir; voyons, qu’y a-t-il dans ce garde manger?
— Ah ! dit l’hôtesse sans bouger de sa place, si monsieur était venu avant-hier! C’était avant-hier qu’il était bien garni, le garde-manger! C’était jour de marché avant-hier, de sorte que nous avions des poulets, des canards, des perdrix.
— Ecoutez, dis-je en l’interrompant, je ne vous demande pas un souper à trois services. Si vous n’avez pas de poulets, pas de canards… (je m’arrêtais entre chaque volatile que je nommais) pas de perdrix… Non? pas de perdrix… (l’hôtesse secoua la tête.) Eh bien ! si vous n’avez ni poulets, ni canards, ni perdrix, vous avez bien un morceau de bœuf ou un morceau de veau froid, hein?
— Oh ! monsieur, si ç’avait été hier, me répondit l’hôtesse; oh! oui, il y avait un fier morceau de bœuf et un joli morceau de veau! parce qu’hier, voyez-vous, c’était jour de boucherie.
— Eh bien! mais, de ces deux morceaux là, il ne vous reste pas de quoi en faire un?
— Absolument rien ; un Flamand a mangé le reste il n’y a pas plus de deux heures. Vous n’êtes pas Flamand, vous!
— Mais non, je vous ai déjà dit que j’étais Français.
— Ah ! c’est vrai ! C’est que nous ne pouvons pas les souffrir, les Flamands, nous autres Wallons.
J’espérai en tirer quelque chose en disant comme elle.
— Effectivement, repris-je, c’est un triste peuple que le peuple flamand; cependant il a cela de bon, que dans ses auberges, à quelque heure qu’on y arrive, on trouve toujours quelque chose à manger.
— Eh bien ! mais, est-ce que vous croyez qu’on meurt de faim chez nous?
— On ne meurt jamais de faim, répondis-je, en faisant, pour économiser le dialogue qui commençait à traîner un peu en longueur, une demande de ma réponse ; on ne meurt jamais de faim quand on a du beurre et des œufs.
— Oh! ici dit l’hôtesse, c’est le pays du bon beurre, le pays wallon !
— A la bonne heure !

— Malheureusement, on a l’habitude ici de ne le battre qu’une fois par semaine.
— Et quel jour?
— Le vendredi.
— Nous sommes?
— Le mercredi.
— Ainsi, vous n’avez plus que du beurre fort.
— Nous n’en avons plus du tout; ah! bien oui ! jamais nous ne gardons de beurre fort. Notre beurre frais est trop bon pour qu’il en reste !
— Alors, que voulez-vous ! donnez-moi des œufs : je m’en contenterai.
— Ce matin, j’en avais quatre douzaines.
— Je n’ai pas besoin de tout cela ; faites m’en cuire cinq ou six à la coque.
— Il faut vous dire que nous autres gens du pays wallon nous faisons des élèves.
— Des élèves en chirurgie?
— Oh! je vois bien que vous n’êtes pas Flamand! vous êtes farceur. Tant mieux, parce que nous autres Wallons, voyez-vous, nous ne pouvons pas…
— Bon, bon ! c’est dit : vous ne pouvez pas souffrir les Flamands, n’est-ce pas? Vous avez raison ; revenons à nos œufs.
— Eh bien ! les œufs, je les ai donnés à couver.

— Que le diable vous emporte ! Comment, il ne vous en reste pas un seul ?
— Ah ! si fait, je crois qu’il me reste un œuf de dinde.
— Un œuf de dinde n’est point méprisable; où est-il, cet œuf?
— Il est tout frais pondu, celui-là ; il est de ce matin.
— Bon.
— Avec cela, vous allez souper comme un Dieu. Tenez, continua l’hôtesse en ouvrant la porte de l’armoire, est-il gros!
En effet, il était de la taille d’un œuf d’autruche.
— Allons vite, une bouilloire, je meurs de faim.
— Pardi! ce ne sera pas long, allez; il y a toujours de l’eau devant le feu ici. Tiens, tiens ! ajouta l’hôtesse en prenant
l’œuf.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je effrayé de son air stupéfait.
— C’est encore ce gueusard de Valentin qui m’aura fait ce tour-là !
— Quel tour?
— Il est soufflé !
— Qui est-ce qui est soufflé?
— Pardine, l’œuf!
— Comment, soufflé?
— Oui, soufflé. Imaginez donc que ce petit gueux-là c’est pire qu’une belette! il est fou des œufs : quand il peut en dénicher un, c’est fini ; il lui fait un trou à chaque bout avec une épingle, il le souffle dans sa main et il le gobe tout chaud. C’est excellent pour l’estomac les œufs tout chauds.
— Comment! et le misérable a gobé celui-là?
— Oh ! mon Dieu ! oui.
— Un œuf de dinde!
— Tout de même. Aussi faut-il voir comme il profite ! il est fort comme un Turc. Oh! c’est un bien bel enfant, allez! Vous le verrez demain.
— Oh ! oui, je demande qu’on me le présente, je lui ferai mon compliment. Quelle canaille !
— Eh! madame l’hôtesse, dit un portefaix en ouvrant la porte de la rue, voilà les effets du monsieur Belge qui est descendu chez vous.
Je reconnus ma malle à la lueur de la lampe, et j’allai à la porte; le conducteur de l’omnibus ne m’avait point trompé : tout y était.
— Vous êtes donc Belge? me demanda l’hôtesse.
— Eh ! non, vraiment, je ne suis pas Belge, je suis Français. Voulez-vous voir mon passeport?
— Alors, pourquoi dis-tu que monsieur est Belge? reprit l’hôtesse en s’adressant au portefaix.
— Dame! moi, je dis qu’il est Belge parce qu’il vient de Bruxelles.
— Mais au fait, dit l’hôtesse, comme frappée de la justesse de ce raisonnement.
Je vis que les choses tournaient mal pour moi, et qu’après n’avoir pas eu de souper, je pourrais bien n’avoir pas de lit. Je me hâtai donc de tirer mes malles dans la cuisine et de payer le commissionnaire. Alors, appelant la servante, je lui dis de porter mes effets à ma chambre.
— Votre chambre? En avez-vous une? me répondit la fille.
— Je n’en ai pas encore, mais j’espère que votre maîtresse voudra bien m’en donner une.
— Vergenie, conduisez monsieur au numéro trente-cinq, dit l’hôtesse.
— Voulez-vous venir, monsieur le Flamand, me dit la fille en prenant la chandelle,
— Au moins, dis-je, en poussant un gros soupir, faites-moi porter dans ma chambre un morceau de pain, de l’eau et du sucre.
— On vous portera tout ce qu’il vous faudra, soyez tranquille.
— Allons, bonsoir.
— Bonsoir. Sont-ils difficiles ces Flamands!
J’avais du malheur : A Bruxelles je ne pouvais pas passer pour un Belge, et à Liége on ne voulait pas me reconnaître pour un Français. »


Impressions de voyage, Alexandre Dumas, 1851


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