La Mal St-Martin

4 août 1312

« Saint-Martin a été le théâtre de la lutte la plus terrible et la plus sanglante de nos fastes ; c’est là que se décidèrent un jour les destinées de notre vieille commune.

Thibaut de Bar venait de mourir en Italie. A cette nouvelle, des contestations s’élevèrent entre le chapitre cathédral et la noblesse pour l’élection d’un mambour. Le peuple, qui avait à se plaindre des grands, se joignit au clergé; mais les nobles, dont l’influence allait s’affaiblissant de jour en jour, résolurent de tout tenter pour ressaisir leur ancienne puissance.

Excités par le maître même de la cité, le traître Dupont, ils s’assemblent un soir, et complotent entre eux de détruire, en une nuit, une bonne partie des gens du commun. Le comte de Looz doit les aider dans cette entreprise , et promet d’arriver à leur aide avec un grand nombre de chevaliers et d’hommes d’armes. A minuit, la grande place du Marché était couverte de onze à douze cents nobles conjurés et, malgré leur nombre, il règne parmi eux le plus profond silence. Ils ont résolu d’incendier d’abord la Halle-aux-Viandes; des torches sont aussitôt allumées et lancées dans l’intérieur du bâtiment. Mais les bouchers avaient été prévenus par le prévôt et s’étaient enfermés dans la Halle; à peine les torches brillent, qu’ils se ruent au dehors, poussant d’épouvantables clameurs, et se précipitent avec furie sur les nobles. La lutte devient affreuse; les conjurés, surpris à l’improviste, résistent vaillamment; au son du beffroi qui hurle dans l’air, les bourgeois accourent en armes vers le lieu du combat, et se jettent dans la mêlée.

Liège, mal St-Martin

Liège, mal St-Martin


La nuit tout entière se passe et le carnage n’a pas cessé; au point du jour, les nobles qui survivent comprennent enfin l’impossibilité de se défendre plus longtemps ; ils font retraite vers Publemont, par les degrés de Saint-Pierre, espérant à chaque instant recevoir les renforts promis par le comte de Looz ; mais c’est en vain ; les masses populaires continuent de les pousser en avant, et l’église de Saint-Martin devient bientôt leur unique espoir de salut!… Plus de deux cents chevaliers se jettent dans le temple et s’y enferment ; là, du moins , si même le droit d’asile n’est pas respecté, ils pourront encore se défendre quelque temps. Mais la fureur des gens des métiers ne connaît plus de frein ; ce sont les souffrances de plusieurs siècles qu’ils vengent en un jour ; voyant que le choc des poutres les plus lourdes, des blocs de pierre les plus énormes ébranle à peine les portes massives du vaste édifice, ils renoncent à l’attaquer de la sorte. Des amas de bois et de paille , des tonneaux de goudron et d’autres matières inflammables sont amoncelés sous les murs de l’église, et bientôt la flamme, s’élançant en spirales ardentes le long des ogives, et gagnant peu à peu jusqu’aux toitures du temple, montre aux nobles le sort affreux qui leur est réservé. Une fumée suffocante les enveloppe déjà, les aveugle et les fait trébucher à chaque pas contre les débris des statues et des autels qui se renversent. Du dehors , on entend les imprécations et les cris de détresse des victimes; la rage des assaillants n’en devient que plus furieuse!…

C’en est fait, l’église tout entière s’ébranle, un long craquement se fait entendre, et la tour s’écroule avec un épouvantable fracas, ensevelissant sous ses décombres, non seulement les malheureux vaincus, mais encore beaucoup d’hommes du peuple qui s’en étaient imprudemment approchés. »

Liége pittoresque oui description historique de cette ville et de ses principaux monuments, Matthieu Lambert Polain, Bruxelles, 1842


Liège au 14ème siècle
Guerre et conflits à Liège